La condition d’architecture et celle de notre métier.
La modernité existe-t-elle ?
Petit discours sur la puissance …
La pérennité comme puissance.
Voici 2 siècles maintenant, les architectes, imprégnés jusqu'à la fin du XIXème d'une architecture néo-classique, virent leur savoir canonique balayé par la fulgurance des révolutions des plasticiens, des découvertes scientifiques, techniques et coloniales. Depuis les expositions universelles, celle de 1898 notamment, l'attente de la société en cette matière changea de camp. De nombreux horizons s’ouvrirent alors à la technique, la construction et les interrogations nouvelles posées par ces conquêtes. Les vieilles pratiques, le savoir canonique des architectes allaient éclater en autant de voies qui leur échappaient. Leur rapport aux styles propres et naissants de la technique, renouvelèrent l’expression d’une culture de manière douloureuse, leur posant à tous une question nouvelle et constante, qui ne s’était jamais posée jusqu’alors : de quoi est faite ou devra être faite notre connaissance, celle qui fera que nous exerçons un métier précis aux périmètres bien identifiables ? Dans l'élan général qui inventer la modernité se posa alors la question à cet art social qu'est le nôtre : de quoi est faite la modernité de notre métier ?
En bien ou en mal, elle continue de se poser à la manière dont nous nous interrogeons au sujet des catégories majeures de l'art, de l'esthétique que nous n’épuisons jamais. Elles n’ont pas de cadres comme le font toujours les plasticiens avec leur support ou le temps. Nous n’avons comme limite de durée que l’usage de nos objets, dont nous ne décidons pas. Alors de quoi décidons nous ?
Nous ne décidons pas non plus de la confirmation ou non des usages à l’intérieur des objets que nous concevons et tels que nous avons supposé qu'ils se déroulent. Quels artefacts sociaux y introduisons nous d’ailleurs ? Ceux que nous envisageons comme tels, présents et parfois avec l’intention d’un avenir sans garantie d’être, se font par intermédiation des usages en cours.
Depuis que l’idée de la modernité s’est imposée, nous dictant la permanence nouvelle d’une vocation à la rupture et par un effet de langage actuel d’innovation, la question d’une contemporanéité à ne pas ignorer fait dictature ; tout simplement parce que nous n’en apprenons qu’après coup ce qu’elle aurait dû être. Tout simplement parce qu’elle fuit pendant que nous la chargeons d’un projet à son propos que l'expérience ne nous confirme pas. Par ce que la modernité, n’est la période actuelle que par ce que nous en inventons à son sujet. Un ressenti d’accélération des modes de perceptions ne nous en rapproche pas d’avantage. Elle va surtout brouiller les pistes que le temps long élaguait. L’intelligence artificielle, dans lequel artificiel pèse le plus y apportera son lot de confusion. Celle d’assimiler l’image à la réflexion.
Lao Tseu, Confucius, Mozart, Van Gogh, Einstein et tant d’autres seront toujours plus puissants que n’importe quel dictateur de l’histoire humaine. Seule l’horreur qu’ils ont suscitée nous rappelle les noms des grands dictateurs. Une différence entre pouvoir (de nuire) et puissance. En ce qui concerne notre métier, où est notre pouvoir sur les choses, sur le faire, sur l’accomplissement social des objets que nous formalisons par un syncrétisme particulier, pour durer de fait comme un solide dans la ville, qui affirme hors de nous une puissance qui ne nous appartient pas vraiment, mais dont nous avons été, en une période éphémère, les dépositaires ?
La création plastique, littéraire, chorégraphique supposent toute une émergence, un résultat né d’une volonté personnelle aboutissant à une entité née ex-nihilo d’un acte de conception, d’une vision. Notre assujettissement au syncrétisme des règles sociales nous en empêche. La société pèse de son poids, nous déléguons pour ça financement et exécution.
Paradoxalement, notre puissance ne peut venir d’une position de créateur, mais de la maîtrise et du dépassement de ce syncrétisme attendu. Il lie les opérateurs à l’occasion du projet qu’ils ont de rendre l’objet pérenne et si possible chargé du sens de leur époque. Les meilleurs font modèle, ouvrent les voies à des réflexions ; celle de la pérennité que l’usage accorde aux objets. Ainsi né un objet chargé d’architecture, et par extension l’architecture comme sens apporté à la lecture de la société par elle-même.
Voilà qui par-delà de la question de la modernité nous permet de renouer avec la condition architecturale telle que l’ensemble des cultures l’ont acceptée.
Nous sommes dans le qualitatif à un moment où le qualitatif s’associe à des artefacts qui en font disparaître l’utilité ; ce pour la bonne raison qu’en se proposant sur ce « marché », à travers des outils faits pour être à la portée de tous et avec une ergonomie parfaite pour un usage immédiat (on le devine, l’intelligence artificielle générative appliquée à notre activité), elle nous évacue du domaine de la mise en valeur, de la charge du beau dans le périmètre de la virtualité : le projet. Savoir comment elle interviendra dans l’innovation, i-e pour nous les expériences liées aux anticipations sur les évolutions sociales, est une autre affaire. Cette transformation n’est pas à la portée de la virtualisation que propose l’IA générative.
Une manière de boucler la boucle … Comme en matière de modernité, la partie générative de l’IA n’apprend pour la restituer que ce qui appartient au passé, aussi immédiat soit-il. Sa limite n’est sans doute que dans la reproduction.
Retour sur notre modernité. Loin au départ d’une simple mise en œuvre de formes données à des objets ou à leur lise à jour dans l’esprit du temps, elle consiste antérieurement, à concevoir ce qu’il va porter comme message à une société globale dont on ne connaît jamais vraiment la consistance réelle. La boucle des essais et des erreurs s'installe alors comme une condition d’exercice, et avec un empirisme souvent mal assumé.
Ce qui nous permet de reconsidérer la pérennité comme puissance sous ce nouvel aspect : une relecture dans la permanence qui ne nous appartient pas vraiment. En fait, la rupture du début XXème tient dans ce principe : tout système de conception doit être un système de conception de la société avant toute chose. Le porter à la lecture de la société globale et le traduire dans cette synthèse basique fonctionnalité – forme. La pérennité est là : dans cette lecture et relecture permanente que tout un chacun doit être en capacité de faire en passant devant un bâtiment qu’il puisse s’approprier. Alors par cette relecture, la pérennité, la puissance de l'objet s'installent. Elle en garantit son appartenance à un style, une époque.